
Portrait studio Metz : REGARDS INTÉRIEURS, projet artistique
REGARDS INTÉRIEURS — Pourquoi je lance ce projet

Il y a une chose qui me frappe de plus en plus : on regarde beaucoup, mais on ne prête pas assez attention.
Dans la rue, dans les transports, au travail, parfois même dans nos liens proches : on “voit” l’autre… sans toujours prendre le temps de percevoir son état intérieur.
Et ce n’est pas seulement une question de “gentillesse”. C’est aussi une affaire de contexte social.
Quand la confiance baisse, on interprète plus vite les signes de l’autre comme une menace, une intention cachée, une provocation. Ça ne veut pas dire qu’on est “plus bêtes” : ça veut dire que le contexte social rend la lecture d’autrui plus défensive. Les analyses du Baromètre de la confiance politique (CEVIPOF) décrivent précisément ce climat de défiance qui pèse sur nos manières d’être ensemble.
À cette lecture défensive s’ajoute souvent une fatigue diffuse : surcharge mentale, rythme, besoin de se protéger. Donc oui : on peut paraître plus “insensible”, alors que c’est parfois une combinaison de fatigue, surcharge, défense et vitesse.
La sociologie du temps et des rythmes sociaux parle de cette accélération sociale qui compresse nos journées et raréfie la disponibilité relationnelle. Et, en parallèle, des chercheur·euses décrivent une véritable écologie de l’attention : l’attention comme ressource limitée, sollicitée, dispersée — avec des effets très concrets sur notre capacité à écouter, regarder, comprendre.
Dans l’espace public, on a appris à “voir sans s’arrêter”
Il existe un concept de sociologie qui éclaire bien ce réflexe : l’inattention civile.
Dans l’espace public, nos regards sont socialement réglés : on reconnaît la présence de l’autre, mais on évite de trop insister, pour maintenir une coexistence supportable. C’est une forme de politesse du regard. Utile, parfois nécessaire. Mais elle a un revers : à force de s’entraîner à glisser, on finit par ne plus s’arrêter du tout.
Or, s’arrêter — sans envahir, sans juger, sans exiger — est parfois le premier geste qui permet de reconnaître quelqu’un·e comme une personne pleine, et pas comme une silhouette parmi d’autres.
REGARDS INTÉRIEURS : un projet artistique pour réapprendre à regarder
C’est là que commence REGARDS INTÉRIEURS.
Ce projet est une série de portraits en studio, en noir et blanc, construite autour d’un moment de retrait : un temps où le regard ne s’adresse plus à l’extérieur, mais se tourne vers un espace intérieur, indéterminé, silencieux.
Les personnes photographiées ne sont ni dirigées ni performatives. Elles sont présentes, simplement, dans un état d’être plutôt que dans une posture. Le portrait devient alors un espace de projection partagé entre la personne photographiée et celle ou celui qui regarde.
L’objectif n’est pas de “dire la vérité” sur quelqu’un·e. L’objectif est de poser une question, calmement, image après image :
Est-ce que j’arrive à comprendre l’autre ?
Et si oui… sur quoi repose ma compréhension ?
Sur ce que je vois ? Sur ce que je crois voir ? Sur ce que j’ai déjà vécu ? Sur mes peurs ? Sur mes habitudes ?
(Et si tu te dis “c’est compliqué”, rassure-toi : on n’est déjà pas d’accord sur le sens d’un “ok.” par message… alors un regard, je te laisse imaginer 😅)
Peut-on percevoir l’état intérieur de l’autre ?
Nos capacités à comprendre autrui reposent en partie sur ce que les sciences cognitives appellent la théorie de l’esprit : la faculté d’imaginer que l’autre a des pensées, des émotions, des croyances différentes des nôtres. Cette capacité fait partie de la cognition sociale, c’est-à-dire l’ensemble des mécanismes qui rendent possible la vie relationnelle (percevoir, interpréter, ajuster).
Mais comprendre l’autre n’est jamais automatique, ni garanti. La lecture des signes est incertaine : on peut être très fin·e… ou se tromper complètement. Et même la reconnaissance des expressions faciales émotionnelles dépend de ce que l’on perçoit, de ce que l’on interprète, et du contexte dans lequel on situe ce visage.
C’est précisément ce frottement qui m’intéresse : l’endroit où l’image rend quelque chose perceptible, tout en laissant la place au doute, à la nuance, à la projection.
Un dispositif volontairement resserré
Le dispositif de la série est volontairement minimal :
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cadrages rapprochés (du buste au visage, parfois jusqu’au demi-visage)
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économie de gestes
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absence de narration explicite
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pas de décor qui “raconte” à la place de la personne
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une lumière pensée pour accompagner le regard plutôt que le dramatiser
Cette neutralité apparente n’est pas une abstraction : c’est une condition. Elle évite d’assigner la personne à un rôle, une identité ou un récit préfabriqué. Elle laisse une place à l’intériorité, sans l’enfermer.

Pourquoi ce projet est aussi politique
Regarder l’autre avec attention, c’est résister à la simplification.
Dans un monde où les minorités (âge, genre, handicap, orientation, origines, parcours) sont trop souvent réduites à une étiquette, prendre le temps devient une forme de justice.
REGARDS INTÉRIEURS défend une idée simple : chaque personne est traversée par une vie intérieure qui mérite d’être reconnue, même lorsqu’elle ne s’explique pas, même lorsqu’elle échappe aux récits dominants, même lorsqu’elle ne se prête pas au spectaculaire.
Annonce : début du projet
Je lance REGARDS INTÉRIEURS maintenant.
Dans les semaines à venir, je publierai des extraits de la série et j’ouvrirai la suite du projet à de nouvelles participations (dans un cadre clair, respectueux et consenti).
Si tu as envie de suivre cette aventure : je t’invite à rester dans le coin.
Parce qu’un autre monde existe. Et il commence parfois par quelque chose de très simple : prendre le temps de regarder, vraiment.


