
La solidarité des singularités
Pourquoi j’aime mettre en avant celles et ceux qu’on ne voit pas assez, ou trop vite.
Photographier les singularités, ce n’est pas chercher l’exception.
C’est refuser de laisser la norme décider seule de ce qui mérite d’être regardé.
Si l’on a toujours été du côté majoritaire — dans son apparence, ses origines, son corps, son genre, son orientation ou sa manière d’habiter le monde — il peut être difficile de comprendre ce que signifie vivre avec un léger décalage permanent.
Être minoritaire, ce n’est pas seulement appartenir à une catégorie. C’est parfois apprendre très tôt à observer avant de parler, à mesurer ses gestes, à vérifier si l’on peut être pleinement soi-même dans un lieu donné. C’est sentir que certaines évidences ne sont pas faites pour nous, ou pas complètement.
Cette expérience a façonné mon regard. Elle m’a rendu attentif à celles et ceux qu’on remarque trop peu, qu’on réduit trop vite, ou qu’on regarde seulement lorsqu’ils sortent du cadre attendu.
La norme est souvent confortable pour celles et ceux qui y ressemblent.
La norme n’est pas toujours une règle écrite. Elle se glisse dans les habitudes, les regards, les attentes, les vêtements jugés “appropriés”, les corps considérés comme “ordinaires”, les couples que l’on montre sans y penser, les récits que l’on raconte plus souvent que les autres.
Le problème n’est pas d’avoir des repères communs. Le problème commence quand ces repères deviennent une frontière : ce qui est dedans serait naturel, acceptable, rassurant ; ce qui est dehors deviendrait étrange, excessif, fragile, suspect ou invisible.
Nous imitons beaucoup. Les attitudes circulent, les jugements aussi. Dans un groupe, il suffit parfois que personne ne bouge pour que tout le monde reste immobile. Il suffit aussi qu’une personne fasse un pas de côté pour ouvrir une autre possibilité.
Quand l’inhabituel dérange
Une tenue, une manière de parler, un corps, une identité, un couple, une fragilité ou une façon d’occuper l’espace peuvent déranger simplement parce qu’ils ne correspondent pas à ce que l’on attend. Ce décalage ne dit pas forcément quelque chose de la personne observée. Il dit souvent quelque chose du regard qui l’observe.
La vraie question n’est donc pas : “Pourquoi cette personne est-elle différente ?” La question la plus utile est plutôt : “Pourquoi cette différence me semble-t-elle si visible ?”
Dans l’espace public, certaines présences rendent visibles d’autres manières d’être soi. Elles rappellent que la diversité n’est pas un décor : elle transforme notre façon de regarder.
Le test de rareté : comprendre ce qui nous place à côté de la majorité.
J’ai longtemps cherché pourquoi la singularité m’intéressait autant. En regardant certains éléments très simples de ma propre vie, j’ai compris que je m’étais souvent senti dans le groupe des “autres”, parfois sans même savoir le formuler.
| Caractéristique | Moi | Ordre de grandeur dans la population |
|---|---|---|
| Taille | 1m95 | Environ 2,5 % |
| Yeux | Bleus | Environ 10 % |
| Groupe sanguin | B | Environ 9 % |
| Main directrice | Gaucher | Environ 10 % |
| Orientation sexuelle | Gay | Minoritaire |
| Origine géographique | Haute-Loire, moyenne montagne | Un ancrage peu représenté dans les récits dominants |
Pris séparément, ces éléments peuvent sembler anecdotiques. Ensemble, ils racontent une sensation : celle de ne jamais être exactement au centre de l’image commune.
Ce n’est pas une plainte. C’est un point de vue. Et ce point de vue m’aide à comprendre pourquoi je suis si sensible aux personnes qu’on classe trop vite comme atypiques, discrètes, marginales, trop visibles ou pas assez.
Pourquoi cet engagement se retrouve dans ma photographie.
Dans mon ancien métier de manager, on me disait souvent que j’étais à l’écoute, humain, attentif. Pour moi, cela semblait naturel. Mais avec le temps, j’ai compris que cette attention venait aussi de là : du fait de connaître, de près ou de loin, ce que signifie ne pas toujours être du côté attendu.
On ne comprend pas vraiment une expérience minoritaire en l’observant de loin. On la comprend parce qu’on l’a vécue, ou parce qu’on aime quelqu’un qui la vit. Ce lien change la manière de regarder. Il rend plus attentif aux silences, aux hésitations, aux gestes de protection, mais aussi aux moments où les masques tombent.
C’est cette attention que je veux mettre dans mes portraits. Pas pour fabriquer une image spectaculaire de la différence. Pas pour transformer les personnes en symbole. Mais pour créer un cadre où chacun·e peut apparaître avec plus de justesse.
Photographier avec bienveillance ne veut pas dire flatter.
Cela veut dire prendre au sérieux la personne photographiée. Respecter son rythme, ses limites, ses forces, ses contradictions. Comprendre qu’un portrait n’est jamais seulement une question de pose, mais une question de relation.
Toutes les personnes ont droit à une image dans laquelle elles ne se sentent pas trahies.
Les combats pour l’acceptation avancent, mais beaucoup de libertés restent difficiles à vivre au quotidien. On peut avoir le droit d’exister, et pourtant ne pas se sentir pleinement représenté·e. On peut être visible, mais seulement à travers des clichés. On peut être photographié·e, mais ne pas se reconnaître dans l’image obtenue.
C’est pour cela que le choix d’un·e photographe compte. Il ne s’agit pas seulement de choisir un style visuel. Il s’agit aussi de choisir un regard, une manière d’accueillir, de dialoguer, de composer avec ce que la personne souhaite montrer ou garder pour elle.
Tous les couples ont le droit d’avoir une image qu’ils peuvent afficher sans se demander si elle sera comprise. Toutes les personnes ont le droit d’avoir un portrait qui ne les réduit pas à une façade, à une norme ou à une attente extérieure.
En studio, la mise en scène ne sert pas à déguiser la personne. Elle peut au contraire créer les conditions d’une présence plus libre, plus assumée, plus personnelle.
Tu veux un portrait qui reflète vraiment qui tu es ?
On peut construire une séance autour de ce qui te représente : ton histoire, tes objets, ton univers, tes fragilités, tes forces ou simplement ta manière d’être là.
Parlons-en



