
Vision photographique · Objet photo · Regard d’auteur
Pourquoi je fais des zines photo
Partager une série, remettre l’objet photo au centre, et maîtriser toute la chaîne : du regard à la reliure.
On regarde des images toute la journée. On les fait défiler, on les oublie, on les remplace.
Et pourtant, certaines photographies mériteraient autre chose qu’un passage rapide entre deux distractions. Elles demandent du temps, un rythme, une forme.
La question n’est donc pas seulement de faire des images. Mais de savoir comment elles existent une fois faites.
Une série ne se résume pas à une suite d’images
Il y a aujourd’hui une illusion assez répandue : celle que publier une série sur un écran suffit à la partager.
On poste, on assemble quelques images, on parle de projet. Mais dans la plupart des cas, il n’y a ni progression, ni respiration, ni véritable lecture. Seulement une juxtaposition.
Le problème n’est pas la qualité des images. C’est leur absence de structure.
Une série n’est pas une collection. C’est une construction. Et sans cette construction, le regard se perd.
Donner une forme au regard
C’est de ce constat que viennent mes zines photo.
Pas comme une réponse technique, ni comme un simple format pratique. Mais comme une manière de redonner aux images un espace cohérent.
Un zine photo impose un cadre. Il oblige à faire des choix, à retirer, à organiser. Il oblige aussi à penser le rythme, l’enchaînement, les silences entre les images.
On ne regarde plus des photographies isolées. On entre dans une lecture. Il y a un début, même discret. Une progression. Des tensions, parfois une rupture.
Ce n’est pas seulement un support. C’est une manière de penser la photographie.
Remettre l’objet photo au centre
Ce choix est aussi lié à une autre question, plus fondamentale : celle de la place de l’image dans nos vies.
Aujourd’hui, la photographie est partout. Mais elle est rarement incarnée. Elle existe sur des écrans, dans des flux, dans des algorithmes. Elle circule, mais elle ne s’installe pas.
Le zine, comme le tirage ou le livre, propose autre chose : un objet.
Quelque chose que l’on prend en main, que l’on garde, que l’on pose, que l’on retrouve. Le rapport à l’image change complètement. On ne la consomme plus de la même manière.
On ralentit.
Ce ralentissement est essentiel. Parce qu’il permet une lecture plus attentive, plus personnelle. L’image cesse d’être une simple information. Elle devient une expérience.
Cette attention portée à la forme rejoint d’ailleurs tout un pan de l’édition photographique contemporaine, où la séquence devient un langage à part entière, comme on le voit chez MACK Books.
Du regard à la reliure
Faire des zines photo, c’est aussi une manière d’assumer pleinement toute la chaîne de création.
De la prise de vue à la sélection. De la séquence à la mise en page. Jusqu’à la fabrication elle-même.
Ce n’est pas une recherche de contrôle au sens technique. C’est une manière de ne pas abandonner ce que devient l’image une fois produite.
Chaque décision compte : l’ordre des photographies, leur dialogue, le format, le rythme des pages, la manière dont une image apparaît seule ou en regard d’une autre.
Rien de tout cela n’est neutre. Et déléguer entièrement cette partie, ce serait renoncer à une part du regard.
Photographier en pensant à la forme finale
Cette manière de travailler influence aussi ma pratique au moment de la prise de vue.
Quand je photographie, je ne pense pas seulement à une image forte prise isolément. Je pense à ce qu’elle pourra devenir ensuite.
Est-ce qu’elle trouve sa place dans une série ? Est-ce qu’elle dialogue avec d’autres ? Est-ce qu’elle apporte quelque chose à un récit plus large ?
Cette logique pousse à chercher autre chose que l’image spectaculaire ou immédiatement efficace. Elle pousse à construire.
C’est notamment ce que je développe dans certaines séries comme mon carnet du Japon, où les images prennent sens dans leur dialogue, leurs contrastes et leur enchaînement.
Dans certaines séries, notamment en portrait, cette approche devient encore plus importante. Une personne ne se résume pas à une seule photographie. Elle se raconte dans des variations, des nuances, des écarts.
Le zine devient alors un espace capable d’accueillir cette complexité. Non pas pour l’expliquer totalement, mais pour lui laisser une forme.
Refuser le flux comme seule destination
Au fond, faire un zine, c’est refuser une idée simplifiée de la photographie.
Celle qui réduit l’image à un instant, à une performance, à quelque chose de rapidement lisible puis oublié.
C’est accepter que certaines images aient besoin de temps, de contexte, d’un chemin pour être lues.
C’est aussi accepter que le regard ne soit pas immédiat. Qu’il se construise.
Dans un monde saturé d’images, cette question de la lecture, du contexte et de la culture visuelle devient centrale, comme le rappelle aussi la Tate à propos de la culture visuelle.
Une autre manière de partager
Dans un monde où tout va vite, où tout s’accumule et disparaît presque aussitôt, choisir de fabriquer un objet peut sembler marginal.
Mais c’est peut-être justement là que cela devient intéressant : créer moins, mais créer des formes qui tiennent.
Donner aux images un espace pour exister autrement que dans le flux. Et proposer, à travers elles, une autre manière de regarder.
Cette place redonnée à l’objet se retrouve aujourd’hui dans de nombreuses pratiques d’édition indépendante, comme celles mises en avant parSelf Publish, Be Happy.
Pas plus spectaculaire. Pas plus technique.
Mais plus attentive. Plus lente. Plus humaine.



